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Actualités / Interprètes / SVIATOSLAV RICHTER SPÉCIAL ANNIVERSAIRE

En bref

SVIATOSLAV RICHTER SPÉCIAL ANNIVERSAIRE

Par Pianiste / Dimanche 8 mars 2015
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© Decca/Arje Plas
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Afin de célébrer le centenaire de la naissance de Sviatoslav Richter, voici plusisieurs extraits d'un livre du metteur en scène Youri Borissov, qui le côtoya longuement. Précieux témoignage de l'artiste, Du côté de chez Richter offre de passionnantes « Réflexions diverses à propos de [la] musique » du pianiste autour des compositeurs et des œuvres qui l'ont accompagné tout au long de sa vie. Les images remplacent ici les notes. Elles affluent dans un jet poétique. Il faut dépasser l'étrangeté parfois du propos pour découvrir la justesse du trait, parfois appuyé au fusain, parfois à l'encre de Chine. À lire de préférence en écoutant les œuvres correspondantes...


Du côté de chez Richter. Conversations, par Youri Borissov. Traduit du russe par Serge Kassian et Janine Lévy, préface de Bruno Monsaingeon, éd. Actes Sud, 2008.
Extraits reproduits avec l'aimable autorisation des éditions Actes Sud.


Johann Sebastian Bach

Sur le Prélude et fugue en do mineur n° 2

(extrait du Livre I du Clavier bien tempéré)

Le regard de la chouette. Je ne suis pas du tout d'accord, elle n'appartient pas à « l'esprit des ténèbres ». Il y a en elle trop de sagesse, trop de sang-froid. Mais dans la fugue, elle mange quand même les petits oiseaux.


Sur le Prélude et fugue en mi bémol mineur n° 8

(extrait du Livre I du Clavier bien tempéré)

D'une matière absolument impalpable, l'Atlantide naît de l'éther. Descendus de leurs navires dorés, les Dieux enseignent la civilisation aux sauvages. En vain, probablement... Ils leur laissent deux symboles : la croix et le serpent. Alors que je jouais avec lui, un jeune « gouldien » (c'est ainsi qu'il se nommait lui-même), m'a déclaré soudain : ­

–­ La moitié des préludes et fugues, je les préfère chez Gould, l'autre moitié, chez vous. Avec celui en mi bémol mineur, c'est vous le meilleur. ­

–­ Pourquoi ?

–­ Parce que chez vous, le miroir fume.

Dans la fugue, l'Atlantide s'enfonce sous l'eau.


Sur le Prélude et fugue en si mineur n° 24

(extrait du Livre I du Clavier bien tempéré)

Des lamas méditent au son d'une crécelle. Étrange accompagnement. La fraise du dentiste ou un moteur d'avion seraient plus agréables à entendre. Je méditerais volontiers aux accents de ce prélude.

La fugue est un exemple de pentagramme [le symbole ésotérique de Pythagore est un symbole d'unité qui repose sur le pentagone étoilé, ndlr]. Principe constructif de la nature, proportion divine. Savez-vous dessiner un pentagramme ? Ne serait-ce qu'approximativement... Dès que vous en serez capable, plus rien, en art, ne sera hors de votre portée.


Installez le pentagramme devant un cierge et posez-vous un problème. Je me suis donné celui-ci : réunir en moi sept principes :

1. L'architecture (le plus important : construire, tendre vers le haut).

2. La peinture (la maîtrise du style, de tous les styles).

3. Le théâtre shakespearien (« le Globe », théâtre idéal).

4. La littérature (pénétrer le sens).

5. Le cinéma en noir et blanc (parce que le clavier est noir et blanc).

6. L'astronomie (à chacun sa propre lunette d'approche !).

7. Les rêves (pour que le cerveau ne s'arrête pas la nuit).


Dans ce prélude et fugue, le plus difficile c'est de ne pas hésiter, de tenir le souffle. Bien sûr, ne pas la jouer comme Gould, en cinq minutes. Et demander à ce « gouldien » quelle exécution il a préféré, celle de Gould ou la mienne.


Sur la Fantaisie et fugue en la mineur

(BWV 904)

Je marchais boulevard Gogolevski, où une foule énorme frappait des pièces sur des échiquiers puis pressait les boutons des horloges. Fracas inimaginable de cavaliers et de fous. Un joueur n'avait pas de partenaire. Debout avec son échiquier, il avait l'air complètement égaré.

–­ Tu ne veux pas jouer ? me demande-t-il.

­–­ Je ne sais pas jouer. ­

– ­Eh bien, au lieu de cinq minutes, prenons en dix. ­

–­ Je ne sais pas jouer. ­

–­ Bon, alors une demi-heure...

Et il s'en va disposer les pièces. De cette « partie », j'ai retenu comment se déplace le cavalier blanc. Un peu de biais. Et de façon tout à fait imprévue. Mais l'imprévu, c'est le principal en art.


Ludwig van Beethoven

Sur le finale de la Sonate n° 6 en fa majeur op. 10 n° 2

Là, il faut vraiment « taper ». Très fort et très joyeusement. Tous les bouffons de Shakespeare ensemble. Vous vous rappelez, dans Othello, le Bouffon demande : « Vous avez peut-être quelque chose d'assourdi, qui ne fait pas de bruit ? » Et que répond le musicien ? « De la musique sourde, nous n'avons pas ça. »


Sur le finale de la Sonate n° 9 en mi majeur op. 14 n° 1

Des tours de passe-passe... Un prestidigitateur ou un magicien avec un bonnet étoilé. Pendant ce temps il parvient à faire cinq ou six tours de passe-passe. Un jour, j'ai rêvé qu'un prestidigitateur, avec quelques manipulations, faisait tomber des bonbons du plafond. J'en ai mangé un et quelques jours après... devinez quoi ? imaginez-vous ça... je suis tombé amoureux ! Donc, c'est vrai : les bonbons annoncent l'amour. D'ailleurs avec moi, ça peut arriver... sans le moindre bonbon.


Sur le finale de la Sonate n° 17 en ré mineur op. 31 n° 2

Cherchez chez Flaubert, dans Madame Bovary, le rite d'onction... À mon avis, c'est ce qu'il y a de plus proche.


Sur la Bagatelle en si mineur op. 126 n° 4

Une course cycliste... j'en ai vu une par la vitre d'une voiture. Le même tempo, endiablé. Tous appuient sur les pédales, mais l'un d'eux traîne en queue. Il fait pitié.


Johannes Brahms

Sur les Variations sur un thème de Paganini op. 35

Par ordre d'importance, c'est la seconde des œuvres de Brahms pour piano, après le Deuxième Concerto.

Le thème doit être joué comme si on mangeait sans boire. Pas de « pédale romantique », cela détruirait tout. Ce qui importe c'est de trouver dans le thème « un éclat un peu sec », comme s'il était écrit pour le piano et non pour le violon.


Sur la Quatrième Variation

(Premier Cahier)

Des expériences de laboratoire. Des cornues explosent, quelque chose bouillonne dans une cuve, tout comme chez Brueghel le Paysan. C'est effectivement une œuvre de paysan, on ne peut pas la jouer avec l'insigne du Komsomol ou avec un bavoir.


Sur la Huitième Variation

(Premier cahier)

Un Russe qui aurait la gueule de bois et réclamerait de la saumure. Mais il n'y a que de l'eau du robinet. Ce qui provoque son indignation, sa colère.


Sur la Onzième Variation

(Premier Cahier)

L'Ange !.. Un jour j'ai senti sa présence. Il marchait au plafond ou sur un fil, comme un funambule. J'étais justement en train d'étudier cette variation quand j'ai entendu assez nettement une voix :

–­­ Ne te retourne pas, ou je vais tomber !

J'ai aperçu quelque chose qui se réfléchissait dans le couvercle du piano ouvert. Un grand front blanc, sans rides, comme s'il ne fronçait jamais les sourcils. Une égratignure sur la joue droite. Dans les yeux, une petite lueur. Il me touchait légèrement le dos. Quel âge ? Environ celui que j'avais lorsque j'étais encore un « ange » moimême. On doit jouer cette variation comme si on n'avait jamais rien eu de sucré en bouche. Comme si on n'en connaissait pas même le goût. Et pourtant, vous savez à quel point j'aime les sucreries.


Sur la Treizième Variation

(Premier Cahier)

J'en ai vu trente-six chandelles !


Sur la Quatorzième Variation

(Premier Cahier)

Allez revoir La Grande Bouffe de Marco Ferreri. Vous vous rappelez le camion qui arrive et déverse encore des boeufs ? [...]


Sur la Rhapsodie en sol mineur

op. 79 n° 2

Cette rhapsodie est liée à un drôle de rêve. J'invite Brahms à se battre avec moi à l'épée. Je signe la convocation et... j'attends. Il tarde à venir. D'une voix mécontente : ­ Pourquoi m'as-tu appelé ? Tu es déjà le dix-septième aujourd'hui... Vous ne me laissez pas dormir en paix. J'entends tout le temps... (il chante le début de la Rhapsodie en sol mineur). En voilà une que j'ai écrite pour mon malheur...


Frédéric Chopin

Sur les Quatre Ballades op. 23, op. 38, op. 47, op. 52

Quand tu les joues l'une après l'autre, tu as la sensation de t'élever dans les airs, dans quelques couches de l'atmosphère. Quatre ballades... quatre firmaments. Première Ballade : des pécheurs, des âmes pécheresses. Tout ce qui est couvert de nuages. Au milieu c'est très passionné : chacun se rappelle quelque chose, son péché le plus doux. Dans le Presto con fuoco, le vent souffle et dissipe les nuages... En 1968, au Printemps de Prague, ça a été une catastrophe. Je n'ai jamais aussi mal joué cette Première ballade.


Dans la Deuxième Ballade, nous nous élevons encore, comme en ascenseur. C'est un ciel, gâché par des avions. Je les déteste. Les trilles avant l'Agitato : je vole en avion et me grise de whisky. Vous êtes venu me chercher une fois, non ? Vous vous rappelez comment j'étais ? Dans quel état...


En 1960, à Prague également, j'ai joué ces quatre ballades. Pas mal du tout. Quand j'ai terminé la deuxième, ils ne s'en sont pas aperçus et n'ont pas applaudi. Puis, tout à coup, quelqu'un a réagi mais je n'étais déjà plus là.

Le troisième firmament est en la bémol majeur. Des esprits vierges ! Très attentifs, passionnés... Il n'y a rien à dire d'eux, en fait. Mais au point culminant, quand quelque chose les a vexés, on se sent mal à l'aise, et même en danger. Dans le quatrième firmament (la Ballade en fa mineur), il n'y a que des coccinelles et des musiciens ! À part eux, personne ! Pourquoi des musiciens ? C'est normal. Le ciel est tissé de claviers, et l'homme de sept notes. Chaque note soigne quelque chose. Le ré bémol majeur est le meilleur remède contre la migraine [...].


Sur l'Étude en mi bémol mineur op. 10 n° 6

Je m'adresse toujours à lui, à mon Ange Gardien. Toujours, quand je joue cette étude. Il me répond : « Je suis prêt à faire tout ce que tu m'ordonneras... » Comme Ariel chez Shakespeare. Mais je sens que c'est un esprit captif qui me parle, un esprit ensorcelé, tremblant comme un démon que j'aurais plongé dans [ une coupe d'eau bénite...

Le principal, c'est de remplir ses conditions : avant ma mort, de le remettre en liberté.


Sur les Mazurkas de Chopin

Les Mazurkas de Chopin sont comme des palmiers nains. Une petite plantation de palmiers... Dans La Flûte enchantée, il y a une forêt de palmiers, mais ici, c'est juste une petite plantation. Ma plante préférée : la mandragore. Dangereuse ! J'en ai tenu une dans la main. On dit qu'une malédiction frappera celui qui la déterrera. Qui l'entendra deviendra fou ou... C'est pourquoi on entoure la racine de la mandragore d'un fossé et on l'attache à la queue d'un chien... Bien sûr, je me suis gardé d'assister à ça. Mais ce que j'ai vu ensuite m'a rappelé une figure humaine. Et vous savez laquelle ? (Tout bas) Celle de Chopin !..


Claude Debussy

Sur le prélude La Danse de Puck,

Premier Livre (écrit en 1992)

J'ai entendu Evgeny Kissin jouer la Valse en mi mineur de Chopin, une des posthumes... mieux, à mon avis, c'est impossible. Je crains seulement deux choses : qu'il se soit précipité là-dessus trop tôt, presque encore dans l'enfance. Il risque d'y perdre le souffle, de ne pas prendre la mesure du chemin à parcourir. Deuxième danger : le pointillisme. Il n'en use presque pas. Il ne travaille probablement jamais dans le noir.


Moi non plus je n'arrivais à rien avec La Danse de Puck. Jusqu'à ce que quelqu'un m'ait passé un livre très intelligent. Neuhaus, bien sûr... J'y ai appris que, dans l'obscurité, notre âme acquiert une deuxième vue, elle s'apparente à un somnambule. Que c'est justement dans l'obscurité que tout prend son visage et sa couleur. Quand Kissin jouera Debussy, allez l'écouter sans faute. Vous saurez aussitôt s'il a maintenant du givre au bout des doigts.


César Franck

Sur le Prélude, Choral et Fugue

Pour cette musique, le plus important c'est d'avoir non pas des mains parfaites, mais... des pieds parfaits. Il ne doit y avoir ni doigté, ni piano, en fait aucune de ses caractéristiques. Rien que des pédales. Em-bras-ser les pédales. Presque comme les pieds d'une femme. Discerner dans le choral un chœur de pèlerins. Rien de « libérateur », de révolutionnaire, dans la fugue. Avant de jouer Franck, je tiens longuement une croix froide dans la main.


Franz Liszt

Sur la première Méphisto-Valse et la Sonate en si mineur

À mon avis, c'est plutôt une « Iago-valse » qu'une « Méphistovalse ». Liszt s'élève à des hauteurs shakespeariennes. En Iago, on retrouve tous les scélérats de Shakespeare. Dans le passage lyrique, je vois Iago penché sur le lit de Desdémone. Il faut jouer ce passage lentement, comme sans rapport avec celui qui précède.


Il ne faut rien se faciliter (je parle de la technique). Les « sauts » doivent être joués le plus vite possible, même si on ne tombe pas tout à fait « là ». Il importe surtout de brûler les ponts derrière soi. D'accélérer de plus en plus. Un arrêt... et c'est le naufrage ! Quant à la sonate, pour moi elle est faustienne. Pas du « Faust » de la première partie, mais de la deuxième. Mon passage préféré, c'est la « mascarade » (avant le retour du thème principal). Qui sont-ils, dans cette mascarade ? Étrange bouquet, Boutons de roses, Rumeur de la foule, Bavardages de bonnes femmes... ce sont des personnages du « Faust ».


« Faust a beaucoup vieilli » : cette remarque m'enchante. Goethe disait que, dans le dernier acte, Faust a cent ans. Ce serait bien de jouer cette sonate... à quatre-vingt-dix ans ! Cette sonate commence et finit sur le « thème du poison ». Toute cette noirceur dans les basses... Il me semble parfois que quelqu'un va m'empoisonner.

Bien sûr, tout cela est subjectif. L'important c'est de lire « Faust » en allemand et, dans la sonate, de jouer toutes les notes. Quand je l'ai jouée à Carnegie-Hall, je n'en ai « loupé » qu'une. Bêtement, dans un passage très facile, j'ai tout simplement « accroché ». Il faudra rétablir cette note en studio. Mais n'en soufflez mot à personne !


Serge Prokofiev

Sur La Légende op. 12 n° 6

Tante Mary dans la véranda. Je compose et elle m'écoute. Il s'agit de « Rêve ». Un morceau très faible, avec trop d'unissons. Arrive Maman :

­–­ Ce garçon... (c'est de moi qu'elle parle). Il faut d'urgence nous occuper de son éducation. ­

– ­Non, il faut le laisser faire ! Le laisser rêver... rien ne presse. Les enfants prodiges, ce sont des carriéristes. Je n'aime pas ceux qui commencent une carrière trop tôt. ­

–­ Tu veux qu'il passe sa vie avec des sirènes ? Il faut faire de lui un talent... ­

–­ Le talent... quel ennui ! Il faut faire de lui... Grieg.


Serge Rachmaninov

Sur le Prélude sol mineur op. 23 n° 5

Penthésilée, c'est la pièce de Kleist que je préfère. Sur les amazones. En vérité, Rachmaninov est un compositeur « amazonien ». Selon leur coutume, les amazones doivent chacune conquérir un de leurs ennemis. Vous avez pitié d'Achille ? (Il hausse les épaules) Chacun de nous se laisse conquérir par quelqu'un. Les amazones de Lautrec, c'est tout autre chose. Elles sont moins fortes que mystérieuses, et même éphémères. Il me semble que toutes ses chanteuses, toutes ses prostituées sont mes grandes copines [...].


Sur le Prélude en fa majeur op. 32 n° 7

Jeux de lucioles. Pour moi, ce sont des elfes ! De petites flammes s'allument, parfois argentées, parfois vert-concombre. Qui se font de l'œil.


Sur l'Étude-Tableau en fa dièse mineur op. 39 n° 3

Vronski se rappelle les courses. Comment son cheval est tombé sur le côté, comment il l'a talonné. Tout à la fin, il quitte l'hippodrome. C'est la meilleure étude de Rachmaninov, son meilleur tableau.


Maurice Ravel

À propos du Concerto pour la main gauche et d'Une barque sur l'Océan, extraite des Miroirs

Les musiques pour piano de Ravel sont « presque géniales ». Mis à part celles du concerto pour la main gauche et d'Une barque sur l'océan. Celles-là sont « géniales... par-dessus tout ». Peu m'importe quoi, ou qui, est dans la barque. L'important, c'est ce qu'il y a dessous. Des poissons. Poisson moi aussi, je sais par conséquent comment il faut le jouer. Il faut le jouer avec les extrémités absolument froides. Touchez un fer à repasser froid et essayez. Dans le concerto, il y a beaucoup de feux d'artifice. Banals tout d'abord... puis apparaissent un arc-en-ciel et des comètes. Avec des couleurs à la Matisse, éclatantes. Tous ces feux d'artifice fusent de la fenêtre d'un carrosse. Et dans ce carrosse... moi. Abandonné de tous. La fête n'est pas pour moi.


Alexandre Scriabine

Sur le Prélude en la mineur op. 11 n° 2

Dans l'esprit du Huitième Sonnet de Shakespeare. On pourrait même y joindre le texte.


Sur le Prélude en sol majeur op. 11 n° 3

Un salut à Piotr Ilyitch [Tchaïkovski]. Il faut le jouer très vite, comme si un enfant s'ébrouait dans sa baignoire.


Sur le Prélude en si bémol mineur op. 11 n° 16

Malevitch a fait des esquisses de costumes pour un mystère quelconque. Sans doute purement imaginaire. Le costume du Fossoyeur m'a beaucoup plu. S'il m'arrivait de rencontrer pareil individu au cimetière... anguleux et moyenâgeux, au visage violet...


Sur le Prélude en si majeur op. 37 n° 3

Selon les frères Rose-Croix, comme l'a expliqué A. G. Gabritchevski, le si majeur serait pour l'homme le ton fondamental. Ma foi, je veux bien. Mais c'est quand même étrange... Parce qu'il n'y a pas beaucoup de musique en si majeur. Dans ce prélude, un homme affaibli, somnolant [...].


Sur le Prélude en la mineur op. 51 n° 2

Le Prélude ­ « Adieu, mineur » ­ c'est tout à fait Kleist. Et moi... un personnage de Kleist. Kleist fait la connaissance d'une femme, mariée, atteinte d'une maladie mortelle. En outre, d'un âge respectable. Ils s'isolent quelque part. Kleist tire d'abord sur elle, puis aussitôt sur lui. Cette musique, ce n'est pas cela ?


Sur le Prélude op. 74 n° 1

Scriabine a parlé d'une « douleur insupportable ». Il avait d'atroces maux de tête. En fait, j'ai un peu peur de jouer ce prélude parce qu'on m'a prédit des ennuis dans ma 74e année. Et justement, après ça Scriabine n'a plus rien composé ... il est mort. Et moi, j'ai eu une dépression, assez longue, rien d'agréable. C'est pourquoi, je ne porte pas le chiffre 74 dans mon coeur. De même que le 16. L'opus 16 de Schumann, les Kreisleriana. J'ai eu maille à partir avec cette musique, je n'aime que les deux derniers morceaux. Le Seizième Prélude de Chopin... pour rien au monde ! Des Japonais m'ont persuadé de jouer le Seizième Concerto de Mozart. Un beau concerto, mais je préfère le Dix septième. La Seizième Sonate de Beethoven, elle est pour Grinberg et Youdina. La Seizième Vision fugitive de Prokofiev... je l'ai essayée, mais sans succès. Le Seizième Prélude et fugue de Chostakovitch... je ne me rappelle même pas la musique.


Piotr Iliytch Tchaïkovski

Sur la Romance en fa mineur op. 5 et le Menuetto scherzoso op. 51 n° 3

C'est très simple : c'est la Natalia Pavlovna du Comte Nouline de Pouchkine. Au début, avec un livre ouvert, L'Amour d'Élise et Armand. Très ennuyeux. Elle s'endort presque. Puis elle entend un bruit : une voiture s'approche du moulin. Afflux de sang, excitation terrible. Elle perd tout simplement l'esprit... Mais la voiture passe sans s'arrêter. Plus rien d'autre à faire que regarder « la bagarre du bouc avec le chien de la maison ». Le Menuet, c'est comme la suite de Nouline. Le comte parle de la cour parisienne, des chansons de Béranger. La maîtresse de maison l'écoute, bouche bée.


C'est ainsi qu'on m'a écouté quand je suis revenu de Paris la première fois. Je racontais, ne tarissais pas, et soudain, sans rime ni raison, visiblement mécontent de son cadeau, N. m'a demandé si j'étais allé au marché aux puces. J'ai répondu honnêtement : oui. Cela dit, le porte-monnaie que je lui avais acheté provenait d'un magasin respectable de la rue du Prince de Condé.


Franz Schubert

Sur le finale de la Sonate en la mineur op. 143 D. 784

Un oiseau vole. Une hirondelle, probablement. Et, non loin de la cathédrale Saint-Germain, un miséreux, toujours le même, demande l'aumône. Je lui donne toujours quelque chose. Il fait semblant de ne pas me reconnaître, baisse les yeux. J'y vois les contradictions et les imperfections de la nature, sa richesse et sa misère.


Sur le Moment musical en la bémol majeur D. 780 n° 6

Il faut attendre un silence de mort et jouer alors comme si on prolongeait ce silence. De façon que personne ne s'aperçoive que le silence a été rompu.


Robert Schumann

Sur les Bunte Blätter op. 99

« Feuillets multicolores », cycle insolite, comme s'il ne vous était pas destiné. Le premier morceau : pour la maison, comme un cadeau... Le deuxième : état d'esprit typique de l'Aufschwung [l'essor, l'expansion, ndlr], quelque chose d'impérieux, d'un instant... qui n'est déjà plus... Le troisième morceau : viril, énergique, une chasse un rien naïve, enfantine... Ensuite les Bunte Blätter, cycle dans le cycle, où tout est frais, jeune. Le premier feuillet : une des meilleures pages de Schumann, son essence même, pénétrante, tendre, poétique ; le deuxième : des ombres hoffmanniennes, qui passent en coup de vent ; le troisième : rêveur, délicatement intime ; le quatrième : comme le pressentiment d'un malheur ; le cinquième : une nouvelle éclaircie... Brusquement la Novelette s'abat, nous voilà soudain dans un monde tout à fait différent, un monde d'aventures romanesques ; le héros se retrouve sur un navire de pirates, en pleine tempête de mer...

Le Prélude : court morceau tragique, messager d'une catastrophe et qui d'étrange façon évoque le Lacrimosa de Mozart. La Marche : retour vers l'obscurité. Marche funèbre (avec un trio inhabituel), comme anéantissant tout ce qui l'avait précédée. Il y a là quelque chose de Goya... Suivent encore trois morceaux. Musique du soir : une impression de déclin, de mystère, comme un tableau de maître ancien ; un Scherzo : un peu nerveux, maladroit ; et enfin la Marche rapide : étrange, particulièrement vive (avec quelque chose de tsigane, d'un peu terrifiant), qui frise la folie. À la fin, tout est parti, a disparu, s'est perdu. Ce n'était peut-être pas l'intention de Schumann, mais tout ce cycle évoque son propre destin tragique.


Sur les Études symphoniques op. 13

À propos de ces études, mes idées sont des plus décousues. Quand je songe à la Neuvième (toute en staccato !), je me mets à frissonner. Jeux amoureux des aigles... Des préludes de Chopin, Schumann a dit qu'ils étaient « des plumes d'aigles éparpillées ». C'est ce qu'il aurait dû dire de ses propres études [...]

Il y a aussi, dans ces études, la Onzième, le « Sirius clair » et, dans le finale, la lutte avec « le père de la matière éternelle ». Il y a énormément de lumières... et ça sent véritablement le soufre. Je les ai assez bien jouées à Londres, au Festival Hall... sans grandes défaillances, mais tout à coup, dans le « molto animato », ce soufre...


Sur les Études symphoniques op. 13

C'est la lanterne magique qui transfigure les murs aveugles, intolérables, en visions multicolores, en rêves anticipés... L'ombre de papa sur le mur. On dirait qu'il vient furtivement dire ce qu'il ne pouvait pas dire à la lumière du jour. Cette lanterne et l'aubépine, ce sont les deux choses qui m'ont conduit à Proust.


VOIR AUSSI LA SÉLECTION DISCOGRAPHIQUE DE SVIATOSLAV RICHTER

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