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Actualités / Évènements / KEITH JARRETT FÊTE SES 70 ANS

En bref

KEITH JARRETT FÊTE SES 70 ANS

Par Sarah Fishko / Dimanche 31 mai 2015
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© Daniela Yohannes/ECM Records
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Celui qui, depuis plusieurs décennies, règne en maître sur la scène jazz fête cette année ses 70 ans. Il livre, dans ce rare entretien, les secrets de fabrication des moments d'exception que sont ces concerts. Plongée dans les pensées créatrices d'un improvisateur extraordinaire.


Vous vous produisez régulièrement en « solo ». Parlez-nous de la structure de vos concerts d'improvisation...


En premier lieu, ma préparation pour ce genre de concert est musicale. Il faut tout d'abord que je me « désintoxique ». Je dois traverser un sas de décompression pour changer d'air. Et mes mains doivent retrouver des gestes aussi vierges que possible. Je ne peux pas laisser ma main gauche jouer comme elle le faisait autrefois. Je dois en quelque sorte la « réinitialiser », pour utiliser un terme informatique que je n'aime pas trop...


Alors je répète, je répète dans ce sens et je travaille à me « déconstruire ». Et maintenant, quand je commence un concert, c'est comme si je me trouvais déjà au milieu de la représentation. On n'a pas besoin de commencer tout doux. Il faut que le discours explose. C'est comme cela que l'univers s'est créé, non ? L'univers n'a pas rampé jusqu'à exister, il a explosé et d'un coup s'est retrouvé à exister (un parmi tant d'autres). Mais une fois que tous ces univers existent, ils se développent indépendamment les uns des autres. Ça m'a pris trente ans pour me souvenir de ça !


Comment cela se traduit-il dans votre jeu ?


Mon jeu a pris une nouvelle consistance. Dans chaque chose, il y a ce qui s'expose et une profondeur... Et si tout ce qui arrive à la surface provient d'un même fond, on peut dire qu'il s'agit de la même chose... Le résultat peut différer d'une proposition à l'autre en termes d'harmonie s'il s'agit de musique, ou d'humeur. Mais ces humeurs, ce ne sont que des manifestations de surface.


En profondeur, il n'y est pas question d'humeurs du tout. Une des raisons de la concision des pièces dans certains de mes concerts (en particulier celui donné au Carnegie Hall de New York en 2005), réside dans la concentration de chacun dans la salle et dans ma certitude de parvenir à exprimer ce que j'avais en tête. Parce que quand on improvise, si on est submergé par tout un tas d'éléments, on ne sait pas ce qu'entend vraiment le public. Non pas que nous ayons absolument besoin de le savoir, mais il est très agréable de ressentir cette sensation.



© Sven Thielmann/ECM Records


C'est-à-dire ?


On a tendance à jouer jusqu'à ressentir, c'est souvent le cas, qu'il n'y a plus de nécessité de faire « long ». L'improvisateur peut faire absolument ce qu'il veut, et le truc consiste à aller jusqu'au moment où, d'une façon ou d'une autre, on ne sent plus le public avec soi. Parfois, c'est autre chose : on commence à jouer quelque chose de mélodique ou une figure ou un motif que l'on ne croit pas avoir jamais travaillé auparavant. C'est en partie dû à l'environnement, à la salle de concert, au piano. Et pour telle ou telle raison, on ne peut pas aller plus loin parce que, pour creuser cette humeur et que le propos gagne en maturité, on ressent qu'il faudrait davantage de temps.


Un de mes ostéopathes m'a dit un jour : « Laissez-moi voir comment vous jouez. » Je l'ai fait et il m'a dit : « Vous savez, il vous serait très profitable de respirer. » (rires) Je lui ai dit : « Oh, parce que je ne respire pas ? » « Eh bien sans doute pas assez, m'a-t-il répondu. Je suis sûr qu'un peu plus d'oxygène pourrait vous aider. »


Pensez-vous que votre approche du jeu a évolué avec l'âge ?


C'est en quelque sorte le résultat de tout ce à quoi j'ai toujours aspiré. Quand quelqu'un a fait toute sa vie quelque chose de particulier, on peut espérer qu'il en sache un peu plus à ce sujet qu'au début. Et l'une des choses que l'on sait, arrivé à un certain âge, c'est que ça peut être la dernière fois que l'on joue. Alors si c'est peut-être la dernière fois que vous jouez, vous tentez de pénétrer toujours plus profondément dans le monde qui vous environne, de donner toujours plus de vous-même dans chaque instant du concert. J'avais l'habitude de dire à mes jeunes étudiants : « Souvenez-vous que vous ne devez pas jouer comme si vous aviez l'éternité devant vous. Jouez comme si c'était votre dernière chance de le faire. Et alors, voyez ce que cela implique. Parce que vous ne prendrez jamais deux fois la même décision. Il se peut très bien que pour la première fois, vous soyez amené à haïr votre façon de jouer et ce sera une leçon très bénéfique. »


Quand on est jeune, on ne pense qu'à une chose : trouver sa propre voix. Si on est chanceux ­ pas seulement chanceux : si on travaille comme un maniaque aussi... ­, on trouve cette voix. Et si on est assez stupide pour penser qu'on est arrivé, alors on en reste là pour le restant de ses jours. Mais si on est assez chanceux pour être suffisamment intelligent et se rendre compte que ce n'est qu'une étape supplémentaire, il ne vous reste plus qu'à travailler réellement le piano. Ce que vous trouvez alors au piano, peu importe ce que c'est, cela n'appartient qu'à vous, parce que chaque voix est unique.


C'est précisément ce sur quoi vous vous êtes engagé à travailler qui fera que l'on saura reconnaître votre style de jeu. C'est le privilège des musiciens qui ont suffisamment d'expérience. Des musiciens qui ont la chance d'être suffisamment en forme pour pouvoir, physiquement, faire ce qu'ils ont à faire. Je dois dire que je passe le plus clair de mon temps à m'entraîner pour rester en forme, pas seulement à jouer du piano. Juste pour que mon corps et ma tête demeurent connectés.


Comment décidez-vous de ce que vous allez jouer quand vous êtes seul en scène sans aucun programme préétabli ?


L'inévitable doit advenir et non pas ce qui est évident. Un accord de ré majeur peut littéralement me crier au visage pour être joué (rires). Je dois donc jouer cet accord de ré majeur. Ce que j'appelle l'inévitable, c'est ce qui, quand on se met en situation d'ouverture totale, apparaît comme étant la seule chose possible à jouer. Et vous n'avez même pas la possibilité de porter un jugement sur cette sensation.


Cependant, quand on est pianiste et qu'on n'a pas le talent pour faire de son piano ce que l'on veut, on est coincé avec des notes que l'on ne peut pas jouer. Et l'auditeur n'est pas censé savoir qu'il vous était impossible de jouer autre chose. Quand un auditeur est touché par ce qui se joue, c'est que quelque chose de l'ordre de cet inévitable lui a été transmis. L'auditeur sait qu'il ne peut en être autrement. C'est là que se trouve mon public. Il est le coeur de mon audience. Pour rien au monde je n'échangerais ma façon d'être face à la musique. Tant de choses surviennent dans cette manière de l'aborder. Relever ce défi provoque un émerveillement constant.


En quoi une expérience en solo diffère-t-elle de celle du trio que vous formiez avec Gary Peacock et Jack DeJohnette ?


Il n'y a quasiment aucune comparaison possible entre une situation de groupe et un solo en termes de confiance, de peur ou de sécurité. Parce que l'on a d'un côté une situation où « tout est sous contrôle » avec le groupe et, [ de l'autre, une situation où « rien n'est sous contrôle » en solo ! (rires). Quand un concert solo est bon, les retombées sont énormes. Quand un concert en trio est le meilleur qui soit, on peut arriver au même résultat.


Quand on enregistre en trio, il faut atteindre un nouveau degré de synergie. Il ne s'agit pas pour moi de prouver quoi que ce soit au niveau de ma technique personnelle. Le solo est une chose tellement sérieuse qu'il est finalement difficile de se lancer dans une comparaison. Il y a un côté austère dans le solo. Il faut prendre cela en considération. En trio, quand on dîne le soir avant le concert, on s'amuse, on partage des anecdotes sur les autres musiciens. C'est une tout autre ambiance qui appartient en propre à la tradition du jazz. Et on adore ça... Ce n'est que du plaisir. D'autant qu'après on va jouer et le plaisir est par conséquent redoublé.



© Sven Thielmann/ECM Records


Est-ce que, au fil du temps, vous maîtrisez mieux l'épreuve nerveuse que représente le fait d'être seul sur scène à improviser ?


Non. Le temps n'apporte aucune confiance supplémentaire. Le sentiment d'insécurité, en réalité, s'est même accentué. Comme si la musique devenant meilleure accentuait l'insécurité. C'est un poids chaque fois plus lourd. Ce que vous avez construit au fil du temps en tant que musicien, c'est précisément ce contre quoi vous devez jouer en cherchant à repartir toujours de votre expérience et non pas de vos créations antérieures. Ce savoir dont vous n'avez pas besoin est purement théorique, parce qu'en réalité vous ne savez rien !


Alors on se lance, on est censé s'aventurer seul face à un public qui n'a pas nécessairement une bonne opinion de vous. Vous ne pouvez pas vous laisser influencer par ce genre de considération. Alors l'insécurité s'accroît un peu comme ces boules de neige qui dévalent du haut d'une montagne et prennent de la vitesse. Si vous pouvez être plus rapide que votre insécurité, alors vous remportez la bataille. C'est le début de ce que l'on appelle l'expérience. De fait, je crois que l'insécurité et l'expérience vont de pair. Si je n'étais pas dans cette insécurité quand je monte sur scène, de quoi serais-je sûr au juste ? Sûr de savoir que je suis sûr ? Bref, je n'aurais plus de musique à jouer (rires).


C'est l'insécurité, en quelque sorte, qui me pousse sur scène. Ma curiosité prend le dessus et je me dis : mon dieu, il y a beaucoup de touches sur ce piano et je sais tout d'elles, alors pourquoi est-ce que je me fais du souci ? Je suis très précisément là où j'aimerais être. Un concert c'est comme une tapisserie : un tissage des forces qui créé la possibilité qu'un bon concert puisse advenir. Les gens me demandent souvent comment je me prépare avant un concert, et je réponds toujours la même chose : « Je ne fais rien, j'attends que le moment arrive... »


Entretien réalisé par Sarah Fishko

Avec l'aimable autorisation de ECM


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